Bargny: L’impact des récifs artificiels sur la pêche

Située à 30 km de la capitale Sénégalaise (Dakar), la ville côtière de Bargny a une économie essentiellement rythmée par la pêche. Classée parmi les secteurs les plus dynamiques de l’économie, cette pêche est aujourd’hui menacée au Sénégal. Dès lors, la gestion durable et la restauration des ressources halieutiques sont devenues primordiales, à l’heure où la résilience semble être le seul moyen pour faire face aux dérèglements climatiques. Avec l’aide de quelques partenaires stratégiques, le Sénégal a entamé des programmes pour la restauration des ressources halieutiques.

Malgré le triste décor laissé par le dernier ras de marée du 31 Aout 2015, les habitants du quartier pêcheur de Bargny Guedj gardent toujours le sourire en cette matinée ensoleillée. Certains enfants venus se baigner, jouent le « petit pêcheur » sur les pirogues amarrées tout au long de la berge. Devant les restes de maisons et à coté des déchets éparpillés ça et là, un groupe de jeunes savourent la brise matinale autour du « barada » (théière). A quelques mètres de ces pêcheurs artisans, Ibrahima attend derrière sa canne à pêche sa première prise (poisson). D’après ce militaire pêcheur du dimanche, « on m’a dit que la plage était poissonneuse la semaine passée. Et là, j’en suis à ma première journée de pêche. L’année dernière je n’étais pas au Sénégal, j’étais parti en mission. Je ne savais pas qu’il y’a un récif par ici, mais quand même, c’est une bonne chose», confit ce militaire très jovial qui tournait de temps en temps le dos  à sa canne, pour jouer avec les jeunes filles d’à coté, à la marelle.

Retour de la ressource

Avec un parc piroguier composé de plus de 482 pirogues motorisées et 95 pirogues à rame, la localité de Bargny a eu la chance d’abriter un récif artificiel grâce au PRAO (projet régional des pèches en Afrique de l’ouest). Ce projet qui  consiste à réhabiliter les habitats marins, notamment le récif artificiel existant, est confié aux acteurs par le biais du CLP (Comité Local des Pêcheurs  de Bargny). « Il est important de rappeler qu’il y’avait un récif  piloté par les japonais de la JICA. Ce projet était là de 2001 à 2004, mais par manque de moyens de surveillance, il a été un échec », souligne t-il. Cet ensemble de structures immergées volontairement dont le but est de créer, protéger, accroitre la population des poissons, et de restaurer un écosystème en danger, le récif artificiel de Bargny « fait au large 6 kilomètres avec un diamètre de 30 mètres et 15 mètres de rayon, avec une couverture de 500 mètres sur lequel on interdisait tout type de pêche», précise Latyr Seck, animateur communautaire du CLP de Bargny trouvé dans les locaux de la structure, un bureau situé hors de la plage de Bargny et ses nombreuses pirogues. Selon toujours ce relais qui joue le rôle d’intermédiaire entre les communautés et le projet dans l’aire de cogestion de Bargny « nous avons réhabilité l’ancien récif avec le financement du projet PRAO en identifiant les sites et en sensibilisant les acteurs».

Financé à hauteur de quatre vingt millions de Francs CFA, ce programme de restauration des récifs artificiels de Bargny commence à produire des effets intéressants. « Depuis la création de ce récif qui fait environ 10 à 11 mois, on a noté une prolifération des ressources halieutiques dans la zone », confie Laty Seck qui décèle cependant quelques difficultés dues à l’incompréhension de certains acteurs. Certains pêcheurs de Bargny étaient contre l’immersion des pierres dans la mer, soulevant que ce projet est venu nuire leurs activités. « Tout projet a des problèmes. Dès fois on rencontre des difficultés dues à un manque de compréhension avec les acteurs. Mais lorsqu’on fait une assemblée générale et on met en place un comité directeur  avec un bureau exécutif qui représente le comité  local des pêcheurs de Bargny, il ne devrait pas normalement y avoir de problèmes », dit-il. Et pour lui « d’habitude, ceux qui créent les problèmes sont ceux qui font la pêche illégale. Le vrai problème n’est pas le récif, mais c’est un site qu’on appelle aire de cogestion qui est la zone délimitée. Dans le cadre de la gestion des ressources, le CLP est habilité à prendre des initiatives au niveau de cette zone pour réglementer la pêche ».

Problème de surveillance? 

« Le récif ne profite qu’aux initiateurs »

Avec la rareté des ressources, certains pêcheurs qui font près de 70 kilomètres pour pêcher estiment que « le récif ne profite qu’aux initiateurs. Ce n’est pas une nouveauté. Il y’avait un récif très  productif, mais au final c’est un projet qui n’a pas réussit à cause des gestionnaires. L’engouement c’est juste au début, car c’est en ce moment qu’il y’a des fonds disponibles. Mais ils ne feront rien pour la préservation. Ils ne  se fatigueront jamais pour la surveillance», regrette Modou Diagne, un pêcheur à filet tournant, trouvé avec sa canne à pêche à la plage de Bargny Guedj.

Abondant dans le même sens, Abdoulaye Seck ne voit même pas l’importance des récifs à Bargny «car ceux qui doivent assurer la surveillance, complotent avec d’autres pêcheurs qui y vont piller la ressource, pour ensuite passer au partage du butin. Cela, on l’a déjà vécu ici. En plus, ça ne nous arrange pas. On a plus de 90 filets tournants qui valent plus de 20 millions l’unité. Imaginez que nos filets soient déchirés par les pierres immergées, ce serait une catastrophe », assène ce pêcheur qui boit tranquillement son thé sous la brise de Bargny Guedj (sur mer) avec ses amis venus faire la pêche en ligne, en cette journée de repos.

Pourtant le bureau exécutif du Comité Local des pêcheurs semble déjà prendre les devants. S’agissant des moyens pour la surveillance, « le projet nous a donné une embarcation équipée, du carburant ainsi que les personnes pour faire ce travail. Nous ferons au moins 08 à 10 sorties par mois avec des partenaires. Et en même temps, il est interdit d’y accéder entre18 heures et 07 heures du matin », a précisé l’animateur communautaire du CLP de Bargny.

Mais  malgré les efforts déployés par le Comité Local de Pécheurs pour  la  conservation  de ces  récifs, Pape Doudou reste convaincu que « la surveillance fait défaut, car on voit des gens pêcher tranquillement dans les zones dites interdites. Il devait avoir une équipe de surveillance pour veiller  aux normes établies par la commission» persiste ce pêcheur reconverti en docker. Ce débardeur qui s’occupe du déchargement des navires de pêche, a trouvé refuge dans ce métier depuis que la ressource devenait de plus en plus rare. Trouvé à quelques mètres  de l’embarcation destinée à  la surveillance des récifs artificiels, ce jeune qui salue l’initiative, trouve inopportun notre visite sur site dans la mesure où il n’existe plus de balises pouvant servir de repères « Ne  vous  fatiguez  même pas. Vous ne verrez rien, à moins que vous partiez avec un caméraman plongeur. Tous les  bouées qui matérialisaient l’infrastructure ont  disparu », rajoute- t- il.

Pour la pérennisation de ce  projet, le CLP de Bargny est doté d’une quincaillerie maritime financée à hauteur de 57 millions.  D’ailleurs, c’est cette AGR (activité génératrice de revenus), qui va permettre aux acteurs de gérer les dépenses liées à la surveillance.  Après avoir procédé au nettoyage des fonds marins avant d’y immerger plus de 12 camions de pierres avec  tout le matériau nécessaire, le Comité local des Pêcheurs de Bargny, est à l’attente d’un arrêté préfectoral. Cette décision qui doit émaner du préfet du département de Rufisque va définir la réglementation applicable dans la surveillance des récifs artificiels qui ont pour objectif : la gestion durable et la restauration des ressources halieutiques à l’heure de la recherche de solutions face aux changements climatiques.

Ibra Seck Cassis

 

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